C’est quoi « la théorie de la passerelle »?

théorie de la passerelleEn matière de vape, on entend souvent parler (aussi bien du côté des détracteurs  que des défenseurs de l’e-cigarette) de « la théorie de la passerelle ». Cette expression un peu abstraite  pose la question de la manière dont on devient fumeur régulier de tabac.

Dans un pays comme la France, (étude de l’INPES),  « la prévalence du tabagisme est de 34% chez les 15-75 ans ». Elle est d’environ 24% chez les 15-19 ans . C’est plus que chez la plupart de nos voisins européens (un peu plus de fumeurs chez les hommes, 26,8% que chez les femmes). Il suffit de passer devant un lycée pour constater que les jeunes sont nombreux à fumer, filles et garçons confondus.  Cette population jeune représente un enjeu important pour les professionnels liés au tabac, comme pour les Etats. Ces acteurs se montrent particulièrement attentifs à la manière dont les jeunes (18-25 ans) et les très jeunes (dès 11-12 ans) se mettent à fumer.  D’autant plus qu’en matière d’addiction, on sait aujourd’hui que plus le cerveau est exposé jeune à des substances addictives, plus les circuits de la dépendance se mettent en place de manière durable et profonde.  – fumes à 13 ans, pleures à 35 ans quand tu en seras à ta 147ème tentative d’arrêter la clope. Donc savoir comment on commence, voilà une donnée intéressante.

Depuis que la vape est largement diffusée auprès du grand public, la « théorie de la passerelle » a un large écho auprès d’une partie des pouvoirs publics. La « théorie de la passerelle », c’est l’idée selon laquelle quelqu’un qui commence à vaper, s’il n’a jamais été fumeur auparavant, risque de se retrouver beaucoup plus facilement entraîné à fumer ensuite des cigarettes traditionnelles que s’il n’a jamais été exposé à un quelconque produit contenant de la nicotine. L’e-cigarette, sous ses dehors ludiques et inoffensifs, représente un danger car elle induit malgré tout une habituation au fait et au geste de fumer.  Elle serait donc une passerelle vers la cigarette. Et on sait que les adolescents étant une population qui montre, dans ses habitudes de consommation, une tendance à rechercher des sensations toujours plus fortes. (Un peu comme les prémix,  ces cocktails très sucrés, avaient été très critiqués au début des années 2000.)

Cette théorie de la passerelle fait partie de l’argumentaire utilisé en général par les adversaires de la cigarette électronique. Ils y voient l’antichambre du tabagisme régulier. Deux études publiées récemment, en France et au Royaume-Uni, tendant cependant à le relativiser quelque peu.

La première provient de l’une des  enquêtes menées de front au sein de la passionnante expérience de la cohorte Constances.

A l’issue d’une enquête menée en 2014 et publiée en mai 2016 par le Bulletin Epidémiologique Hebdomadaire , il apparaît que.

« L’évolution sur un an montre qu’aucun usager exclusif de E-cig n’est devenu fumeur un an après. (…)

[Les]résultats préliminaires ne suggèrent pas que la E-cig puisse faciliter le passage au tabac et suggèrent qu’elle est plutôt largement utilisée pour arrêter de fumer. »

Le rapport reste prudent. Les résultats « ne suggèrent pas » d’effet-passerelle, et il insiste au départ sur le peu de données disponibles. D’autre part, la cohorte Constances ne prend pas en compte les individus de moins de 18 ans. Les adolescents ne sont donc pas exactement ciblés. On pourrait concevoir (comme pour l’alcool) qu’ils aient des habitudes et des risques sensiblement différents de leurs aînés.

Une deuxième enquête récente, portant cette fois-ci explicitement sur les jeunes (11-18 ans), tendrait pourtant plutôt elle aussi à invalider la théorie de la passerelle. Une enquête menée en 2016 en Grande-Bretagne par l’association ASH (Action on Smoking and Health), sous l’égide du gouvernement britannique, relaie elle aussi ce résultat:

« ASH has released new data today which finds no evidence that children are being recruited to smoking through their use of electronic cigarettes. ».   » ASH a mis au jour de nouvelles données: il n’existe aucune preuve que les jeunes [et même « les enfants »] puissent être incités à fumer à travers l’usage qu’ils font de la cigarette électronique. ».

Pas d’effet passerelle, donc.

L’association va même plus loin. Il semblerait que, passé l’effet de curiosité, les très rares jeunes qui déclarent utiliser régulièrement une cigarette électronique sont déjà des fumeurs réguliers. Dans un contexte où, globalement, les jeunes fument de moins en moins; mais où, parallèlement, seuls 5% des 11-18 ans  n’ont jamais entendu parler de la vape.

« (…)regular use of electronic cigarettes remained rare across all three years with 2% of young people saying they use electronic cigarettes more than once a month in 2016. » : « les utilisateurs réguliers de cigarette électronique restent rares: ces trois dernières années, 2% des jeunes déclarent y avoir recours plus d’une fois par mois. »

L’effet passerelle est donc a priori invalidé. Mais surtout,  il est intéressant de noter la perception que les jeunes ont de la vape. Il semblerait que ça ne soit pas un produit si attractif, et qu’il soit même perçu (à tort, selon les auteurs de l’enquête) comme aussi dangereux que le tabac classique. L’étude ne s’attarde pas sur l’origine de cette défiance.

Truc de vieux, la vape? La  psychologie adolescente est un ensemble de données difficile à appréhender… Mais il semble qu’en l’état actuel des choses, ce n’est pas la vape qui rendra les jeunes Britanniques fumeurs. On peut raisonnablement supposer que cet effacement de la théorie de la passerelle se retrouve en France.

Posted in Actu e-cig and tagged , , , , , .

Laisser un commentaire